[Publié dans Biotech Info 522 du 20 Avril 2011]

 

Se revendiquant pionnier des méthodes alternatives aux tests cliniques sur animaux, le Groupe L’Oréal vient d’ouvrir à Lyon le premier centre mondial d’évaluation prédictive de l’industrie cosmétique.

En 2010 le budget Recherche & Innovation de L’Oréal était de 665 millions d’euros, répartis entre les ingrédients, l’évaluation et la formulation. De ce montant global, 9 millions ont été alloués au Centre L’Oréal d’Evaluation Prédictive implanté à Lyon – Gerland, venant s’ajouter aux 7 millions investis en 2000 sur la structure. Cette première du genre intègre le rachat de deux sociétés : la lyonnaise Episkin et la niçoise SkinEthic [voir encadré], la seconde étant désormais juridiquement filiale de la première. L’ingénierie tissulaire, le design moléculaire, l’imagerie, la modélisation et les plateformes de tests sont au cœur du dispositif, la compréhension de la biologie de la peau native et l’élaboration de modèles de peau reconstruite en étant l’objectif. « L’Oréal entre dans une nouvelle ère dans laquelle les modèles de tissus reconstruits sont intégrés dans la stratégie prédictive afin d’évaluer l’efficacité des ingrédients et des formules » déclare Laurent Attal, Vice-Président du premier groupe cosmétique mondial et Directeur Général Recherche et Innovation. Selon lui, les investissements actuels préfigurent d’une nouvelle vision de l’innovation, basée sur le prédictif, sachant que les tests sur animaux ont déjà été suspendus depuis 1989 chez L’Oréal, soit 14 ans avant que la loi ne l’exige. Ce sont en moyenne 30 millions d’euros qui sont investis chaque année par le Groupe dans ses laboratoires en France et à l’étranger depuis 20 ans, et les investissements sur les tests prédictifs pour l’évaluation des ingrédients et des formules de dernière génération sont en effet désormais la priorité. « La sécurité est un pré-requis non négociable» insiste L. Attal, observant que comparativement à l’industrie aérospatiale, il s’agit aussi d’améliorer la prédictivité en matière d’efficacité et de sécurité, mais ce face à la complexité de l’humain. La difficulté de la définition d’une sensation de « peau propre » n’en est qu’un exemple … et « le défi du vivant nous a stimulé » reconnaît-il.

9 modèles de peau industrialisés
Le défi est aujourd’hui celui de la diversité des peaux des populations du monde …et donc de l’efficacité versus la diversité. L’ambition de L’Oréal en la matière est de créer des formules répondant aux besoins de chaque type de peau, soit elle européenne, asiatique au africaine, mais au-delà puisse t-elle être chinoise, tamoule, scandinave, maghrébine ou de toute ethnie imaginable. « La pièce maîtresse de l’évaluation prédictive au centre de Gerland est l’ingénierie tissulaire » explique Laurent Attal, rappelant que 130 000 unités de tissus biologiques reconstruits –peaux et cornées- sont produites chaque année, et que 9 modèles de peau reconstruite sont aujourd’hui disponibles. « Parmi ceux-ci, 5 sont des modèles validés et commercialisés dans le monde, autant pour évaluer l’irritation cutanée que la génotoxicité ou encore la tolérance oculaire» précise t-il. La performance affichée par le centre dès 2011 est d’être en capacité d’évaluer chaque année 1000 produits (formules ou matières premières) pour la sécurité et 100 ingrédients pour l’efficacité. Depuis le premier épiderme humain reconstruit en 1983, les recherches de L’Oréal ont conduit à un premier modèle de peau complète (derme et épiderme) en 1986, puis au premier épiderme pigmenté en 1994, à un modèle de peau hypersensible aux ultra-violets en 2001 puis depuis 2008 au premier modèle de peau complète pigmentée. « Avec notre maîtrise de la reconstruction mélanique, notre ambition est de mettre au point des peaux reconstruites de toutes les origines dans l’objectif de répondre à tous les besoins » commente Jean-Paul Agon, Président Directeur Général du Groupe L’Oréal. Parallèlement, le premier modèle d’épiderme contenant des cellules immunitaires de la peau a été mis au point en 1997, et celui de peau complète immunisée en 2006. Le premier modèle de peau âgée est quant à lui disponible depuis 2002, et en 2007 on dispose d’un modèle épidermique dont le potentiel régénératif varie en fonction des cellules souches de peau en jeu. Globalement, le département recherche de L’Oréal est à ce jour capable de créer des modèles reproduisant les différentes fonctions de la peau : celle de barrière, de fonction pigmentaire, tout comme de fonction immune. Nouveauté 2010 : les premiers modèles de peaux reconstruites asiatiques, ouvrant tout un nouveau pan de marché. Désigné comme centre de convergence de l’ensemble de l’activité de recherche et innovation menée en France, en Chine et à Singapour, le centre industriel de Gerland est désormais au cœur d’un réseau international de stratégies prédictives intégrées. Enfin, au-delà de l’ingénierie tissulaire et de la convergence internationale, le Centre L’Oréal d’Evaluation Prédictive contribue au patrimoine de données apportées par les différentes technologies en œuvre, telle par exemple la microscopie biphotonique qui permet de voir dans la peau sans biopsie. « Les avancées dans le domaine de l’évaluation prédictive nous permettent aujourd’hui de commercialiser 4,5 milliards de produits chaque année dans le monde » affirme L. Attal. Parmi les finalités et ambitions clairement affichées par L’Oréal, outre l’abandon définitif du modèle animal (quasiment acquis), celle de limiter le nombre d’essais cliniques et de gagner en compétitivité grâce à la réduction des délais de mise sur le marché. Au rang des nombreux exemples, celui d’un filtre solaire commercialisé en 8 ans, là il faudrait généralement une quinzaine d’années.
Dans les tuyaux…
Les perspectives d’innovation s’étendent de la conception de filtres solaires capables d’adapter leur pouvoir de protection en fonction du rayonnement, à la régulation d’odeurs corporelles, en passant par la mise au point de produits de comblement doués d’une meilleure efficacité dans le temps et de la prédiction de réactions allergiques. Autant de rêves qui pourraient rapidement devenir réalité au regard des avancées tant en matière de photoprotection que de découverte de propriétés de nouveaux actifs, comme celle convoitée – par les asiatiques en particulier- d’éclaircissement du teint.

Nathaly MERMET

[ZOOM]

SkinEthic apporte ses cornées

Rachetée par le Groupe L’Oréal en 2006, la société SkinEthic créée en 1992 à Nice a vu ses activités techniques transférées au centre d’évaluation prédictive de L’Oréal à Gerland en juillet dernier mais conserve pour l’instant son siège dans le sud. « Les deux piliers de SkinEthic sont la culture sur membrane synthétique et la maîtrise de milieux de culture spécifiques, préparés chimiquement sans aucun élément biologique» explique Alain Roman, gérant d’Episkin et PDG de SkinEthic au sein du centre de recherche français de L’Oréal. « La complémentarité avec Episkin est l’apport de l’épithélium de cornée que L’Oréal ne maîtrisait pas du tout » précise t-il. Le pouvoir d’irritation oculaire a ainsi pu être évalué sur cornée reconstruite en 2010 pour 435 matières premières. NM

Mots-clés : biotech blanches – cosmétique – L’Oreal – évaluation prédictive – modèles de peau